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Lorsque Pitt entra dans son bureau à la N.U.M.A., il trouva Hiram Yaeger, dit Pinocchio, endormi sur le divan. Avec ses vêtements froissés, ses cheveux longs et sa barbe, il ressemblait plus à un clochard qu’à un spécialiste des ordinateurs. Pitt le secoua doucement par l’épaule. Yaeger ouvrit un œil, grogna, s’étira et enfin se redressa.
« La nuit a été dure ? » fit Pitt.
L’informaticien se gratta la tête en bâillant.
« Vous avez de l’Earl Grey ?
— Non. Seulement du café d’hier que je peux vous réchauffer.
— La caféine finira par vous tuer, fit Yaeger d’un ton grave.
— La caféine, la pollution, l’alcool, les femmes-Quelle différence ?
— A propos, je l’ai.
— Quoi ?
— Votre compagnie maritime, je l’ai trouvée.
— Nom de Dieu ! s’écria Pitt. Où ?
— Pratiquement sous nos yeux, répondit Pinocchio avec un large sourire. New York.
— Comment avez-vous fait ?
— Le tuyau que vous m’avez refilé, les Coréens. C’était la bonne clef, mais pas tout à fait la bonne réponse. J’ai commencé par là, vérifiant toutes les compagnies basées en Corée ou naviguant sous pavillon coréen. Il y en avait plus de cinquante, mais aucune ne menait aux banques dont nous possédions les coordonnées. N’ayant pas d’autre indice, j’ai laissé l’ordinateur continuer à chercher tout seul. Je suis horriblement vexé. Il s’est révélé beaucoup plus fin limier que moi. Le truc était dans le nom. Pas coréen mais français.
— Français ?
— Oui. Avec des bureaux à Manhattan dans le World Trade Center et une flotte bien réelle battant pavillon de la république de Somalie. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Continuez.
— Une des plus grosses compagnies. Si pure, si innocente que son bilan annuel est présenté avec des accords de harpe. Seulement, si vous grattez un peu la surface, vous trouverez plus d’hommes de paille et de filiales bidons que d’homos à San Francisco. Sans parler des falsifications de documents, des escroqueries aux assurances, des affrètements de navires fantômes avec des cargaisons fantômes, des substitutions de cargaisons sans valeur par des cargaisons précieuses, bref de toute la panoplie. Et toujours en dehors des juridictions des compagnies et des pays qu’ils roulent.
— Leur nom ?
— La Bougainville Maritime, répondit Yaeger. Vous en avez entendu parler ?
— Min Koryo Bougainville, le « Lotus de Fer », fit Pitt, impressionné. Qui n’en a pas entendu parler ? Elle rivalise avec les plus grands armateurs grecs et britanniques.
— C’est bien elle votre lien avec les Coréens.
— Vous êtes sûr de vos renseignements ? Aucune possibilité d’erreur ?
— Non, c’est du solide. Vous pouvez me croire. J’ai tout vérifié trois fois. Dès que je me suis branché sur Bougainville, c’est devenu très facile. Tout s’est parfaitement imbriqué, comptes bancaires, lettres de crédit... Vous ne pouvez pas savoir comme les banques feignent d’ignorer toutes ces fraudes. Cette vieille femme me rappelle ces statues indiennes avec vingt bras qui affichent une expression angélique pendant que leurs mains se livrent à des gestes obscènes.
— Bravo ! s’écria Pitt maintenant convaincu. Vous avez enfin réussi à établir le rapport entre la Sosan Trading, le San Marino, le Pilottown et l’empire maritime des Bougainville.
— On est tombés juste, cette fois.
— Jusqu’où êtes-vous remonté ?
— Je peux vous fournir la biographie de notre amie depuis qu’elle a commencé à parler. Drôle d’oiseau. Elle est partie de rien après la Seconde Guerre mondiale, bâtissant une flotte de tramps avec des équipages coréens trop heureux de travailler pour un bol de riz et quelques pennies par jour. N’ayant presque pas de frais généraux, elle a considérablement réduit ses coûts et fait des affaires d’or. Les choses ont véritablement démarré il y a environ vingt-cinq ans quand son petit-fils a rejoint la compagnie. Une véritable anguille, celui-là. Il reste toujours dans l’ombre. A part ses dossiers universitaires, on n’a pratiquement rien sur lui. Min Koryo Bougainville a établi les fondations de son empire criminel qui s’étend sur trente nations et quand son petit-fils, il s’appelle Lee Tong, est arrivé, il a élevé la piraterie et l’escroquerie au rang d’œuvre d’art. L’ordinateur a tout craché. Je vous ai préparé une copie. »
Pitt se retourna et aperçut une épaisse liasse d’imprimante posée sur son bureau. Il s’assit pour examiner le document. Les activités illégales des Bougainville étaient ahurissantes. Le seul domaine criminel dont ils semblaient se tenir à l’écart était la prostitution.
Il finit par lever les yeux.
« De l’excellent travail, Hiram, fit-il avec sincérité. Merci beaucoup. »
Yaeger désigna la liste :
« Si j’étais vous, je ne laisserais pas ça traîner.
— On peut remonter jusqu’à nous ?
— Oui. C’était inévitable. Nos piratages ont été enregistrés par l’ordinateur de la banque et automatiquement ressortis. Si un petit malin épluche le listage, il ne manquera pas de se demander pourquoi une agence océanographique américaine est venue fourrer son nez dans les comptes de son plus important déposant.
— Et la banque en informera la vieille Min Koryo, ajouta Pitt pensivement. Quand ils nous aurons identifiés, est-ce que l’ordinateur des Bougainville pourra pénétrer le nôtre pour savoir ce que nous avons récolté ?
— Notre système est aussi vulnérable que les autres. De toute façon, ils ne seront pas en mesure d’apprendre grand-chose. J’ai enlevé les mémoires magnétiques.
— Quand croyez-vous qu’ils vont nous repérer ?
— Je serais surpris qu’ils ne l’aient pas déjà fait.
— Vous pouvez garder une longueur d’avance sur eux ? »
Yaeger lui lança un regard interrogateur :
« Qu’est-ce que vous préparez encore ?
— Installez-vous à votre clavier et foutez le cirque pour de bon. Branchez-vous sur leur système et modifiez les données, flanquez en l’air les opérations quotidiennes des Bougainville, effacez les actes bancaires légitimes, insérez des instructions absurdes dans leurs programmes. Que pour une fois, ce soit eux qui se sentent menacés.
— Mais nous allons détruire des preuves !
— Et après ? fit Pitt. Elles ont été obtenues illégalement et ne pourront de toute façon pas être utilisées.
— Nous risquons de gros ennuis.
— Pire, répliqua Pitt avec un petit sourire. Nous risquons d’être tués. »
Une lueur de crainte apparut soudain dans le regard de Yaeger. Le jeu avait brusquement cessé d’être drôle pour prendre des apparences sinistres.
Pitt comprit ce qui se passait dans son esprit.
« Vous pouvez arrêter maintenant et prendre un peu de vacances, dit-il. Je ne vous en voudrai pas. »
Pinocchio parut hésiter un instant, puis il secoua la tête.
« Non. Je continue. Ces gens doivent être mis hors d’état de nuire.
— Alors ne les épargnez pas. Sabotez toutes leurs activités, investissements, affaires financières, opérations immobilières, tout ce qu’ils touchent.
— J’y laisserai peut-être ma peau, mais je m’en occupe. Veillez seulement à ce que l’amiral me foute la paix pour quelques nuits.
— Voyez aussi si vous pouvez dénicher des informations sur un bateau appelé l’Eagle.
— Le yacht présidentiel ?
— Juste un bateau appelé l’Eagle.
— Rien d’autre ?
— Si, répondit sombrement Pitt. Je vais faire renforcer les mesures de sécurité autour de votre centre de traitement informatique.
— Ça ne vous dérange pas que je reste ici et que j’utilise votre divan ? J’éprouve une soudaine aversion à l’idée de dormir seul dans mon appartement.
— Mon bureau est à vous. »
Yaeger se leva en s’étirant puis, désignant à nouveau les feuilles d’imprimante, il demanda :
« Qu’allez-vous en faire ? »
Pitt contempla ces documents qui avaient permis d’ouvrir une première brèche dans l’empire criminel des Bougainville. Son enquête personnelle progressait à grands pas et chaque jour lui apportait de nouvelles pièces à ajouter au dossier. Mais l’affaire dépassait par son ampleur tout ce qu’il aurait pu imaginer au départ.
« En réalité, je n’en ai pas la moindre idée », murmura-t-il pensivement.